Hétérofatalisme : la lassitude des schémas d’avant, et ce qu’on peut en faire
Par Florence et Coralie, le
Tu connais cette petite phrase qui circule entre amies : « les hommes, de toute façon… » Lassitude, ironie, résignation tendre. Ce sentiment a un nom depuis peu : l’hétérofatalisme. Le mot vient d’un essayiste, Asa Seresin. Il ne dit pas que l’amour est fini, ni que les hommes sont le problème. Il décrit une déception qu’on garde en place, sans rien changer. Et pour une femme d’au moins 50 ans, cette lassitude peut devenir une information précieuse sur ce qu’elle veut vraiment.
Ce qu’il faut retenir
- L’hétérofatalisme vient de l’« hétéropessimisme » décrit par Asa Seresin dans The New Inquiry en 2019.
- Il désigne une déception que l’on dit tout haut mais que l’on garde en place : une anesthésie plus qu’une révolte.
- Ce n’est pas un procès des hommes : le vrai piège, c’est de ne plus imaginer autre chose.
- Aucune étude ne relie l’hétérofatalisme aux femmes d’au moins 50 ans ; les chiffres de l’Ined décrivent leur situation, pas leur état d’esprit.
- La lassitude peut se lire comme un renseignement : qu’est-ce que je veux vraiment, maintenant ?
L’hétérofatalisme, en trois phrases. C’est l’idée que les relations entre femmes et hommes seraient décevantes, et qu’on n’y pourrait rien. On s’en plaint, on en rit, mais on reste. Le terme vient de l’hétéropessimisme d’Asa Seresin, qui décrit une déception plus confortable qu’un vrai changement.
D’où vient le mot ?
En 2019, l’essayiste Asa Seresin publie « On Heteropessimism » dans la revue américaine The New Inquiry. Il y nomme un sentiment très partagé : l’hétéropessimisme, soit, selon ses mots, des « performative disaffiliations with heterosexuality ». Traduis : on prend ses distances, à voix haute, avec les relations entre femmes et hommes, par le regret, la honte ou le dépit.1
Seresin pointe une chose troublante. Ces désaffiliations sont rarement suivies d’un abandon réel : on soupire « les hommes… », et on continue exactement comme avant. Pour insister ensuite sur ce côté sans issue, il parlera d’« heterofatalism », que l’on rend en français par hétérofatalisme.
Le mot commence tout juste à apparaître en français. « Hétéropessimisme » affleure dans quelques médias et podcasts ; « hétérofatalisme » est plus rare encore. Rien d’un phénomène de masse : plutôt une idée neuve qui cherche ses lectrices.
Ce que l’hétérofatalisme décrit vraiment
L’hétérofatalisme, ce n’est pas la colère. C’est la lassitude qui s’installe et prend ses aises.
Ce que Seresin met en lumière, c’est une déception qu’on garde en place. Pas une rupture, pas une révolte : une résignation presque confortable. Se plaindre devient une façon de supporter, et le sentiment fonctionne comme une anesthésie contre l’attachement et ses risques.
Tu reconnais peut-être le mécanisme. La blague sur « les hommes, de toute façon » fait rire à table, soulage un instant, et referme la question. On a dit tout haut que c’était décevant, donc on s’autorise à ne rien changer. La plainte tient lieu d’action.
C’est là que le concept devient intéressant pour toi. Il ne décrit pas un drame : il décrit une habitude. Et une habitude, ça se regarde en face.
Ce que l’hétérofatalisme ne dit pas
Attention au contresens : l’hétérofatalisme n’est pas un procès des hommes. Ce n’est pas non plus un verdict sur ta vie amoureuse.
En 2022, quatre universitaires de l’Université de New England (Australie) consacrent un article de The Conversation à la notion. Ils rappellent que Seresin emploie désormais le mot « heterofatalism », et désignent le vrai danger : « the problem with heteropessimism is the negativity stifles thinking about how things could be different ». En clair, à force de répéter que c’est fichu, on s’interdit d’imaginer autre chose.2
Le piège n’est donc pas de se plaindre. C’est de s’installer dans la plainte au point de ne plus voir les autres chemins possibles. Nous le lisons comme une invitation, jamais comme une condamnation.
Après des années de cadre conventionnel
Soyons claires sur un point : aucune des sources sur l’hétérofatalisme ne parle des femmes d’au moins 50 ans. Seresin écrit sur l’hétérosexualité en général, pas sur une tranche d’âge. Relier les deux serait une extrapolation, et nous ne la ferons pas.
Ce que l’on peut regarder, en revanche, ce sont les chiffres sur les remises en couple après 50 ans. Dans Population & Sociétés (Ined, février 2021), la chercheuse Anne Solaz montre qu’entre 50 et 59 ans, 37 % des hommes avaient l’intention de former une nouvelle union, contre 24 % des femmes (enquête de 2005). Les femmes se projettent moins souvent dans un nouveau couple.3
Pourquoi ? Solaz avance une hypothèse, au conditionnel : les femmes de ces générations « auraient peut-être moins à gagner » à se remettre en ménage, du fait de la répartition inégale des tâches domestiques. Ce n’est pas un résultat tranché, c’est une piste prudente.
Les travaux de l’Ined ajoutent une donnée très matérielle. Après un divorce passé 50 ans, le niveau de vie baisse en moyenne d’environ 24 % pour les femmes, contre environ 5 à 6 % pour les hommes. Derrière la lassitude, il y a donc parfois un calcul concret, et pas du tout du fatalisme.4

Ces chiffres ne disent pas que ces femmes seraient « hétérofatalistes ». Ils disent autre chose : après des années dans un cadre attendu, beaucoup pèsent le pour et le contre avant de recommencer. Et si tu te reconnais surtout dans la fatigue des applications, c’est peut-être déjà un signe, celui que raconte notre article sur pourquoi tu en as assez des applis.
Pour mettre des mots sur ce que tu ressens sans te ranger dans une case, le quiz de Boom-Boom Rencontres pose la question avec le sourire : l’homme de ta vie pourrait-il être une femme ? Six questions, un portrait.
Et si la lassitude était une information ?
Voici le pas de côté. Et si cette lassitude n’était pas une fin, mais un renseignement ?
Un sentiment qui revient mérite qu’on l’écoute. S’il insiste, c’est rarement pour rien. Plutôt que de le ranger sous « c’est comme ça », tu peux lui poser une question simple : qu’est-ce que je veux vraiment, maintenant que plus personne ne décide à ma place ?
Les réponses ne manquent pas, et aucune ne t’est imposée. Aimer en gardant chacun son toit. Miser sur les amitiés et la sororité. Ou laisser venir une curiosité plus répandue qu’on ne le dit, ce trouble pour une autre femme qui n’appelle aucune étiquette tant que tu n’en veux pas.
La lassitude n’est pas un mur. C’est parfois une flèche, qui montre une direction que tu n’avais pas encore osé regarder.
Pour aller plus loin, avec distance
Deux essais éclairent le sujet, à lire sans y chercher des consignes. Dans Réinventer l’amour, Mona Chollet analyse la façon dont les modèles amoureux hérités pèsent sur les relations entre femmes et hommes. Dans La Fin de l’amour, la sociologue Eva Illouz enquête sur le désamour contemporain et ces relations qui se défont.5
Ces lectures nomment la lassitude ; elles ne te disent pas quoi en faire. Tant mieux : la suite t’appartient. Certaines femmes choisissent justement de se retrouver entre femmes, pour le plaisir des cercles, des week-ends et des bandes qui se forment.
Et toi, qu’est-ce que cette lassitude te dit ?
L’hétérofatalisme met un mot sur une fatigue que beaucoup connaissent. Il ne prédit rien de ta vie. Les schémas d’avant t’ont lassée ? C’est peut-être le meilleur point de départ pour inventer les tiens.
Tu n’as pas à trancher aujourd’hui, ni à te définir. Juste à écouter ce que cette lassitude cherche à te dire. Le quiz est une façon légère de commencer, à ton rythme et sans case à cocher.